Politiques

5 politiques ambitieuses

En tant que leaders municipaux aux quatre coins du pays, nous sommes témoins, jour après jour, des impacts bien réels des changements climatiques dans nos collectivités. Chaleurs extrêmes, feux de forêt, inondations, tempêtes destructrices : les effets de la crise climatique se multiplient et leurs coûts deviennent impossibles à ignorer.

Depuis des décennies, nous sommes en première ligne des efforts visant à protéger les personnes, les familles et les infrastructures des aléas climatiques. Nous avons investi pour renforcer la résilience de nos communautés et pour réduire les émissions à la source.

Ces actions demeurent cruciales mais il est clair que, pour assurer la sécurité et la prospérité à long terme de nos collectivités, tous les paliers de gouvernement doivent en faire plus pour enrayer la crise climatique et accélérer la transition vers l’économie de demain. Un engagement fédéral plus ferme est indispensable pour atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre et bâtir une économie libérée des combustibles fossiles — des priorités maintes fois affirmées, mais trop peu concrétisées au cours des vingt dernières années.

Cette ambition est d’autant plus nécessaire à l’heure où des menaces sans précédent pèsent sur notre économie et sur la souveraineté de notre territoire. En réduisant notre dépendance aux énergies fossiles, nous protégeons notre économie contre la volatilité des marchés mondiaux et contre les pressions de partenaires commerciaux hostiles, tout en nous positionnant pour réussir dans une économie mondiale en voie de décarbonation.

En tant qu’élus municipaux, nous appelons le gouvernement fédéral à adopter une vision plus ambitieuse et des mesures plus audacieuses pour protéger l’économie tout en répondant à l’urgence climatique. Une stratégie cohérente qui articule les défis climatiques et économiques permettra de réduire les coûts liés aux impacts climatiques pour les municipalités, d’améliorer l’abordabilité au sein de nos communautés et de favoriser une prospérité durable pour l’ensemble de la population. Ce projet structurant, à l’échelle fédérale, générera des retombées concrètes tant pour le Québec que pour l’ensemble du pays.

Voici cinq grandes idées pour orienter nos actions dans la bonne direction. Elles ne constituent ni une liste exhaustive des mesures que doit prendre le gouvernement fédéral, ni un substitut aux efforts déjà engagés par l’ensemble des paliers gouvernementaux pour atténuer les impacts des changements climatiques et s’y adapter. Il s’agit plutôt de projets concrets et ambitieux, capables de générer des retombées majeures sur le plan climatique et de renforcer la résilience économique du Québec et du Canada — dès aujourd’hui et pour les générations à venir. Ces projets exigeront une forte coordination entre nos différents paliers de gouvernement.

L’électrification constitue l’avenir de l’économie canadienne. Pour répondre à la demande croissante des véhicules, bâtiments et industries, il faudra au minimum doubler — voire tripler — la capacité actuelle de production d’électricité à travers le Canada. Ce chantier d’envergure permettra à lui seul de créer quelque 60 000 emplois dans le secteur de l’électricité.

Parallèlement, il est essentiel de renforcer les interconnexions entre les réseaux régionaux afin d’assurer la fiabilité du système et de faire baisser les coûts pour les consommateurs. Le gouvernement fédéral peut assumer un rôle déterminant dans la promotion et la nature des interconnexions.  Accélérer le déploiement d’un réseau électrique propre, d’est en ouest et jusqu’au nord, renforcerait considérablement la résilience du Canada face aux incertitudes des marchés internationaux.

Contrairement aux pipelines, qui traversent les territoires sans offrir de retombées locales significatives, les réseaux électriques génèrent des occasions économiques concrètes pour les collectivités et les entreprises qui s’y raccordent.

Un déploiement public des infrastructures de transmission à l’échelle canadienne nécessiterait un investissement estimé à 30 milliards de dollars au cours des prochaines décennies. Il s’agirait toutefois d’un investissement rentable, puisque la transmission d’électricité constitue une infrastructure génératrice de revenus. Ce projet permettrait également de libérer des investissements publics et privés majeurs dans les capacités de production d’énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermique, marémotrice et hydroélectrique) — un potentiel déjà mis à profit par de nombreuses communautés autochtones.

Nos collectivités sont confrontées à une crise du logement d’une ampleur sans précédent. Pour répondre aux besoins d’ici 2030, on devra construire près de six millions de nouveaux logements, dont une part importante devra être hors marché afin de garantir l’abordabilité pour tous les types de ménages.

Le gouvernement fédéral a déjà assumé un rôle de chef de file en matière de logement, mais très peu d’unités hors marché ont été construites au cours des trente dernières années. Aujourd’hui, miser sur des constructions modulaires et à haute efficacité énergétique représente une occasion unique de conjuguer accessibilité au logement et la réduction des émissions de GES. Les investissements publics dans ce domaine peuvent également favoriser un aménagement du territoire durable, en privilégiant des quartiers piétonniers bien desservis par le transport collectif, et à l’abri des risques d’inondation ou d’incendie.

Fixer un objectif d’un million de logements abordables et éco-efficients au cours des prochaines années permettrait de faire une différence concrète sur le marché. Viser deux ou trois millions d’unités constituerait une véritable transformation à l’échelle du pays.

Bien que la construction de logements publics exige des investissements initiaux importants, elle permet la création d’actifs collectifs stables, tout en générant des retombées économiques significatives pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement du secteur de la construction.

Les avantages de l’efficacité énergétique ne doivent pas se limiter aux nouvelles constructions. Rénover le parc immobilier existant représente une occasion unique de réduire les coûts énergétiques, de diminuer les émissions de GES et de stimuler l’emploi local.

Or, les programmes fédéraux de rénovation ont historiquement souffert d’un sous-financement chronique ou d’une durée trop limitée. Ces programmes ont surtout bénéficié aux ménages aisés habitant des maisons unifamiliales, laissant souvent de côté les ménages à faible revenu et les immeubles à logements multiples.

Le gouvernement fédéral a l’occasion de lancer une vaste vague de rénovations en finançant l’efficacité énergétique des immeubles à logements multiples et en offrant des travaux entièrement gratuits aux ménages en situation de précarité. Un investissement annuel de 2 milliards de dollars suffirait à concrétiser cette vision.

Ce chantier d’envergure permettrait de créer des centaines de milliers d’emplois à travers nos collectivités. De plus, la croissance de la demande pour des technologies comme les thermopompes offrirait d’importantes occasions de développement pour la fabrication locale. Les politiques d’achat du gouvernement fédéral pourraient être mises à profit pour créer une demande continue pour des produits et des matériaux fabriqués au Canada.

Au 19ᵉ siècle, le chemin de fer a été le pilier de notre économie. Au 21ᵉ, le train à grande vitesse peut jouer ce rôle de nouveau. Pourtant, nos territoires accusent un sérieux retard dans ce domaine à l’échelle internationale.

Un réseau de TGV permettrait de remplacer bon nombre de vols court-courriers et de trajets en voiture, tout en réduisant considérablement les émissions. Ce réseau doit être complété par un maillage d’autobus régionaux, essentiel pour relier les petites collectivités et assurer une couverture équitable du territoire. L’échec des sociétés d’autobus privées à livrer des services de transport collectif en régions exige l’intervention du secteur public.

Le projet Alto, qui vise le corridor Toronto–Québec, constitue une première étape importante. Mais il reste limité à une partie du pays et n’inclut aucun nouveaux services de desserte régionale par autobus. De plus, son modèle fondé sur un partenariat public-privé a montré ses faiblesses ailleurs.

Ce qu’il faut, c’est un véritable service public de TGV desservant le pays d’est en ouest au nord, soutenu par des réseaux d’autobus régionaux. Un tel projet entraînerait des bénéfices pour toutes les communautés qui y seraient reliées. Si l’ensemble des véhicules est électrique, les retombées climatiques seraient majeures. Par ailleurs, l’augmentation de la demande pour ces véhicules, couplée à des investissements publics dans le secteur manufacturier et des nouvelles normes de contenu canadien pourrait devenir un puissant moteur de développement industriel.

Les catastrophes survenues à Lytton, Jasper, Fort McMurray et Slave Lake illustrent les conséquences humaines dramatiques des changements climatiques. Ces communautés ne sont malheureusement pas des cas isolés. Sans action rapide à l’échelle mondiale, les dommages pour le Canada pourraient atteindre 100 milliards de dollars par an d’ici 2050.

Le gouvernement fédéral dispose des leviers nécessaires pour agir, mais les investissements actuels en adaptation demeurent largement insuffisants. Pourtant, chaque dollar investi en prévention permet d’éviter entre 13 et 15 dollars en pertes futures.

En cas de catastrophe, le gouvernement fédéral doit aussi jouer un rôle plus actif pour soutenir la reconstruction des communautés. Un soutien inadéquat ralentit leur relance et alourdit les impacts économiques. Désigner un ministre responsable de l’intervention et de la reconstruction serait une première étape essentielle pour bâtir une réponse plus rapide, plus cohérente et plus efficace. Le gouvernement fédéral doit également disposer des ressources nécessaires afin d’appuyer  les efforts d’intervention et de reconstruction qui impliquent plusieurs paliers de gouvernement et de nombreux acteurs privés.

Comment financer ces mesures

Renforcer le principe du pollueur-payeur

La loi fédérale oblige les pollueurs à assumer les coûts que leurs activités imposent à la société — généralement par des programmes de responsabilité élargie des producteurs ou des paiements directs aux gouvernements. Par exemple, en cas de déversement pétrolier, c’est à l’exploitant de l’oléoduc de financer le nettoyage. Pourtant, ce principe demeure largement inappliqué dans le contexte climatique.

L’industrie des combustibles fossiles est la principale source de pollution carbone au Canada, responsable de près du tiers des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle fédérale. Pourtant, elle n’est pas tenue responsable des dommages climatiques qu’elle engendre.

Pour appliquer concrètement le principe du pollueur-payeur à cette industrie, on pourrait instaurer une taxe sur les dommages climatiques — sous forme de surtaxe ou de redevance supplémentaire sur la production de pétrole, de gaz et de charbon. Les revenus générés seraient versés directement à un fonds national de résilience, d’intervention et de reconstruction. Selon le niveau de taxation retenu, des milliards de dollars seraient redirigés des activités polluantes vers la sécurité et la protection de nos collectivités.

Réaffecter les subventions à la production de combustibles fossiles

Entre 2021 et 2023 — dernières années pour lesquelles des données sont disponibles — l’industrie pétrolière et gazière a généré 138 milliards de dollars de profits au Canada, tout en contribuant très peu aux efforts collectifs de lutte contre les changements climatiques. Malgré cela, elle continue de bénéficier d’un soutien financier massif de la part du gouvernement fédéral.

Ce soutien prend la forme de subventions directes à l’infrastructure, comme pour l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, ou encore de garanties de prêt et d’un financement public offerts par des sociétés d’État telles qu’Exportation et développement Canada. Ces subventions reviennent à imposer un prix négatif sur le carbone, ce qui a pour effet d’encourager davantage la pollution.

Bien que les montants varient d’une année à l’autre, les subventions fédérales à l’industrie fossile ont comptabilisé au moins 75 milliards de dollars au cours des cinq dernières années — un chiffre qui ne tient pas compte des échappatoires dans le système de tarification du carbone industriel, qui représentent à elles seules environ 3 milliards de dollars par an.

Mettre un terme à ces subventions libérerait chaque année plusieurs milliards de dollars en fonds publics, qui pourraient être investis dans la transition vers une économie plus propre, plus juste et plus durable.

Créer une banque publique de développement

Au-delà des dépenses directes, le gouvernement fédéral peut jouer un rôle clé pour stimuler les investissements sobres en carbone et générateurs d’emplois, en mobilisant une finance publique au service d’objectifs collectifs. Contrairement à l’Allemagne, à la Chine, au Brésil et à bien d’autres pays, le Canada ne dispose pas d’une véritable banque nationale de développement. Les sociétés d’État fédérales existantes soutiennent principalement les investissements privés à but lucratif.

La création d’une banque publique de développement, axée sur des projets climatiques d’intérêt public, permettrait de faciliter l’accès au capital pour les municipalités et les groupes communautaires.

Cette banque exigerait une capitalisation publique initiale de plusieurs milliards, voire de dizaines de milliards de dollars. Toutefois, en tant que prêteuse et détentrice d’actifs, elle générerait des revenus pour le gouvernement fédéral tout en accélérant les efforts de décarbonation portés par les collectivités et le secteur public à travers le pays.